• Les essieux de ma charrette

    Putain de solitude. Plus j’écris, plus je fréquente cette garce. Il n’y a guère que des puceaux en fac de Lettres pour penser qu’écrire vous attire de la sympathie. L’écriture met les gens mal à l’aise et elle vous tient à l’écart du monde autant qu’elle conforte la société dans son privilège de distanciation. « Ah, moi, je prends de la distance », entend-on souvent. D’accord, mais que faites-vous de votre souffrance ? A-t-elle droit de cité dans votre existence ? Mes amis boxeurs en font une hygiène de vie. Cogne et encaisse, me répète Amir à l’envi. Cet illuminé de Hamadan (ou de Vernier, c’est selon) ne s’enivre que de poésie…

  • Nobody knows

    J’ai à nouveau rêvé de celle que j’aime. Cent nuits sans elle. Tu ne le vois pas encore, mais je m’améliore. C’est sa phrase. Que dis-je, sa phrase, c’est son alexandrin ! Ma shakespearienne a le sens de la formule… Tout est là. Cette émouvante fragilité, c’est elle. Comme cette détermination à chevaucher la vie, sans relâche. Des épreuves ? Des obstacles ? Des déconvenues ? Qu’à cela ne tienne ! Elle remonte toujours en selle, lâchant la bride, coûte que coûte, aux étalons sauvages de son tempérament. Quitte à vivre quelques stupeurs et cabrements… Je lui réponds que oui, mon amour, je vois tes efforts, même si je connais…

  • Vol de nuit

    Comme souvent, je suis mortifié par la quasi absence de réactions à la publication de mes textes. Les gens qui n’écrivent pas ne réalisent pas ce que ce sacerdoce nous coûte. Il y a un « nous » spirituel fait de celles et ceux qui le savent, et une part de l’humanité qui gère ses névroses différemment. Pourtant, la reconnaissance n’est pas le but; elle ne saurait l’être. Elle n’est pas un apaisement non plus, simplement peut-être le signe que d’autres se reconnaissent dans ce combat; un combat contre le monde parfois, et contre soi-même, le reste du temps. Écrire est un devoir que j’ai souvent fui; c’est pourtant dans l’accomplissement d’une…

  • Les enfants du ciel

    Un samedi soir d’été, 22 heures. J’ai coupé mon téléphone et ouvert l’onglet « cinéma » sur mon ordinateur, où j’ai trouvé quelques films que je m’étais mis de côté. Sans me souvenir de quoi il s’agit, je lance la lecture des Enfants du ciel. Le film débute sur un plan fixe montrant les mains d’un artisan en train de réparer une paire de chaussures pour enfant, rose, avec une sangle et un ruban sur le dessus. Le générique défile apparemment en persan, mais je n’en suis pas sûr. Je m’affale sur le canapé, l’ordinateur sur les genoux.

  • Ganaches et galoches

    J’ai longtemps hésité à embarquer pour cette expédition. Au fait, c’est un navire ou un avion ? Je ne sais toujours pas. A force d’admirer Saint-Exupéry et les autres pique-la-lune de sa trempe, j’ai fini par faire le tour de l’appareil des centaines de fois, barguigneur, en rechignant à faire le plein de fuel, d’oxygène ou de poudre d’escampette. Je suis resté à quai, avec mes calculs, mes auspices et mon sextant. Autant dire avec ma trouille. Et j’ai commis le pire des péchés envers ma plume: celui de l’avarice. Voilà si longtemps que je m’empêche d’écrire. Avant de mettre les voiles pour ma grande traversée, de décoller moi aussi…