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Constellation
Rome, un soir de février. Dans un restaurant petit-bourgeois de San Lorenzo, autrefois moins cossu, je me repais moins des mets exquis que de la prose enivrante et frénétique d’André Suarès. L’après-midi, j’ai pénétré la librairie Stendhal, Piazza di San Luigi dei Francesi, et je suis immédiatement tombé sur des écrits fabuleux du voyageur marseillais, datant de 1895. Quinze ans avant ses textes sur Venise, Florence et Sienne, que j’ai emportés pour ce périple par la voie ferrée, Suarès avait écrit des pages flamboyantes sur la Ville éternelle; jusqu’à présent, je l’ignorais. Juché sur un tabouret du bar, je profite de l’attente entre les plats pour me consacrer à la…
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Argentique
Si j’avais moins hésité, j’aurais acheté ce magnifique Retinette de Kodak, aperçu dans la vitrine du photographe, rue du Cendrier, un matin d’automne. Avec l’engin en bandoulière, j’aurais pu tirer le portrait de ces cons de canards sur la jetée, au lieu de garder mes mains dans les poches vides de ma Barbour oversize. Qu’avril bourgeonne ou que décembre gèle, ils sont fiers et contents, les piafs, mais je n’écris ni comme Edith, ni comme Georges Brassens pour vous raconter. A la rigueur, j’aurais pu vous montrer des clichés de ces oiseaux rieurs pas du tout de passage, contrairement à moi. D’habitude si contents de narguer les passants en pataugeant…
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Fantoma’s
Deux décennies d’apparitions furtives et effroyables comme l’éclair aux derniers quarts de lune, un air marécageux et le tonnerre dans la gorge. La carrière musicale du rappeur genevois A’s – figure charismatique et énigmatique du groupe Marékage Streetz – revêt bien des atours de la Belle Époque. À l’instar de son légendaire alter ego littéraire Fantomas, celui qu’on affuble du nom de « Prince des Ténèbres » sillonne le rap comme les rues de sa ville, clandestinement. Ses textes à la va-comme-je-te-pousse rappellent les Apaches de Belleville ou de la Goutte d’or – petites frappes des bas-fonds parisiens, qui faisaient frissonner d’épouvante passants et lecteurs du Petit-Journal. En ce temps-là, l’argot de…
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Santé, Geronimo !
Le 8 septembre dernier, personne n’a commémoré le cent-cinquantième anniversaire de Sante Geronimo Caserio, né à Motta Visconti (Lombardie), en 1873. Cet anarchiste italien, dont le nom évoque autant le saint que le chef de guerre apache, fut celui qui assassina le président français Sadi Carnot, alors chef de la IIIème République; celle de l’arrogance chauvine au sortir de la guerre victorieuse contre la Prusse; celle qui avait alors réprimé la révolte de la Commune dans une mer de sang; et qui adopterait les lois dites scélérates, contre la liberté de la presse et pour la censure du mouvement anarchiste. Caserio avait vingt ans lorsqu’il donna sa vie pour la…
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Vol de nuit
Comme souvent, je suis mortifié par la quasi absence de réactions à la publication de mes textes. Les gens qui n’écrivent pas ne réalisent pas ce que ce sacerdoce nous coûte. Il y a un « nous » spirituel fait de celles et ceux qui le savent, et une part de l’humanité qui gère ses névroses différemment. Pourtant, la reconnaissance n’est pas le but; elle ne saurait l’être. Elle n’est pas un apaisement non plus, simplement peut-être le signe que d’autres se reconnaissent dans ce combat; un combat contre le monde parfois, et contre soi-même, le reste du temps. Écrire est un devoir que j’ai souvent fui; c’est pourtant dans l’accomplissement d’une…