Entre Bandung et la Bahnhofstrasse
J’entretiens avec l’identité helvétique une relation équivoque. Mes origines françaises et italiennes nourrissent une bonne part de mes repères ; être né en Suisse m’a plutôt appris à considérer l’identité comme un territoire pluriel que comme une appartenance exclusive. Par sensibilité anarchiste et désillusion, je ne vote presque jamais. Abstentionniste face à la démocratie de délégation, il me paraît cependant impossible de détourner les yeux lorsqu’un objet touche à la guerre, à l’anti-impérialisme et à notre souveraineté. L’initiative sur la neutralité sera l’une des rares occasions où j’irai voter.
L’initiative contient une idée sympathique : la volonté qu’un petit État refuse de se ranger derrière une puissance dominante, n’obéisse pas aux injonctions d’un empire et ne confonde pas l’OTAN avec la communauté internationale. À mesure que l’Europe pense sa sécurité dans les catégories du camp atlantique, la neutralité suisse conserve une vertu précieuse : le droit de ne pas choisir son ennemi à Washington ou à Bruxelles.
Cette crainte de l’alignement n’est pas fantasmatique. La Suisse participe depuis 1996 au Partenariat pour la paix de l’OTAN et coopère avec l’Alliance dans plusieurs domaines militaires et sécuritaires. On peut juger cette coopération juridiquement compatible avec la neutralité et néanmoins se demander à partir de quel degré d’intégration et d’interopérabilité un pays finit par voir le monde avec les yeux du bloc auquel il affirme ne pas appartenir.
Bandung, Belgrade, Évian
Cette aspiration à conserver sa liberté prolonge une histoire plus vaste : celle du non-alignement. Bandung, en 1955, fut ce moment où vingt-neuf États d’Asie et d’Afrique cherchèrent à s’arracher à l’alternative binaire des blocs. Six ans plus tard, à Belgrade, le premier sommet des pays non alignés donna une forme politique durable à cet élan. Le non-alignement ne signifiait pas se retirer du monde, mais refuser que Washington ou Moscou décident à votre place.
La distinction avec la neutralité suisse est capitale. La neutralité cherche d’abord à ne pas être entraînée dans la guerre ; le non-alignement cherche à ne pas être soumis dans la paix. Les États réunis à Bandung ne demandaient pas à sortir de l’Histoire : ils revendiquaient le droit d’y entrer sous leur propre nom.
Évian montra ce que cette indépendance pouvait permettre à Berne. La Suisse facilita les contacts entre le gouvernement français et le Gouvernement provisoire de la République algérienne et contribua aux conditions qui conduisirent aux accords de 1962. La neutralité prenait alors son sens le plus fécond : être suffisamment extérieure au conflit pour que l’adversaire de son puissant voisin accepte de lui faire confiance.
Bandung comme horizon politique, Belgrade comme affirmation, Évian comme démonstration diplomatique. C’est cette neutralité-là — celle qui refuse l’alignement impérial sans renoncer à agir — qu’il faut préserver.
L’Algérie offre aussi une autre manière d’interroger la neutralité. Dans les procès du FLN, Jacques Vergès fit de la rupture une stratégie : refuser le cadre prétendument neutre lorsqu’il consacrait déjà, à ses yeux, un rapport de domination. Jean Ziegler, dans un tout autre registre, porta plus tard le soupçon vers la Suisse elle-même, en attaquant le secret bancaire et les compromissions de sa place financière. Ce détour par le droit colonial puis par la banque suisse ramène à la même question : la neutralité protège-t-elle l’indépendance, ou donne-t-elle parfois un beau nom à l’ordre existant ?
La neutralité du boutiquier
Car la Suisse connaît une autre neutralité, beaucoup moins glorieuse : celle du boutiquier. Celle qui consiste à ne fâcher aucun puissant, à commercer avec tous les tyrans et à ennoblir cette prudence comptable sous les mots de « bons offices ». Le non-alignement de Bandung et la neutralité de la Bahnhofstrasse peuvent produire extérieurement la même prudence ; leur philosophie est pourtant presque inverse. À Bandung, il s’agit de ne laisser personne penser le monde à votre place. À la Bahnhofstrasse, de veiller surtout à ce qu’une position de principe ne nuise pas aux affaires.
En interdisant à la Suisse de prendre des mesures coercitives non militaires contre un État belligérant, sauf dans le cadre de ses obligations envers l’ONU ou pour empêcher le contournement de sanctions étrangères, l’initiative offre à cette prudence intéressée un alibi constitutionnel commode. La Bahnhofstrasse n’aura même plus besoin de feindre la prudence : la Constitution lui fournira désormais une justification toute trouvée pour continuer à faire des affaires.
Le privilège des puissants
Mais c’est précisément sur cette question des sanctions que l’initiative se retourne contre l’indépendance qu’elle prétend défendre. Une décision prise à Bruxelles ne devrait jamais devenir mécaniquement une décision suisse. Que l’Union européenne ou les États-Unis désignent un adversaire ne dispense pas Berne d’exercer son propre jugement. Je voudrais une Suisse capable de dire non aux sanctions lorsqu’elle les estime injustes ou dictées par les intérêts d’un bloc.
Encore faut-il qu’elle conserve aussi le droit de dire oui lorsqu’elle les estime nécessaires.
Imaginons une guerre d’agression déclenchée par Washington contre l’Iran sans mandat des Nations Unies. Je voudrais que la Suisse demeure extérieure à cette guerre, refuse de mettre sa neutralité au service du dispositif américain, conserve ses canaux avec Téhéran comme avec Washington et puisse dire aux États-Unis : votre guerre n’est pas la nôtre.
Mais si Berne concluait ensuite qu’une telle agression justifie des sanctions économiques contre l’agresseur, elle se heurterait au même mur. À qui faudrait-il s’en remettre ? Au Conseil de sécurité. Et qui pourrait empêcher le Conseil de sécurité de sanctionner les États-Unis ? Les États-Unis eux-mêmes.
Le paradoxe est là. Une initiative destinée à soustraire la Suisse aux grandes puissances peut faire dépendre sa liberté d’action de l’institution où leur privilège est le plus explicitement consacré. Un membre permanent accusé d’agression pourrait bloquer une décision du Conseil puis bénéficier de l’interdiction de sanctionner que la Suisse se serait elle-même imposée. Le raisonnement vaut dans tous les sens : Washington, Moscou, Pékin ou toute autre puissance doivent être soumis au même principe.
La neutralité ne devrait pas signifier que l’on renonce à se demander qui attaque qui, qui menace qui, ni à exercer ensuite son propre jugement. L’initiative, en voulant empêcher Berne d’obéir à Bruxelles ou Washington, risque ainsi de lui interdire de désobéir à tout le monde. Elle remplace alors la souveraineté par l’impuissance programmée.
Je ne veux pourtant pas de l’autre extrême : une Suisse qui se rapproche toujours davantage de l’architecture stratégique occidentale et appelle « neutralité » le simple fait de rester formellement hors de l’OTAN. Je voudrais une neutralité plus ambitieuse parce que plus libre : assez distante des blocs pour parler à tous, assez sûre d’elle-même pour refuser les guerres des autres, assez souveraine pour prendre position lorsqu’elle le juge nécessaire.
Évian reste à cet égard moins un souvenir glorieux qu’un modèle. La neutralité suisse n’a d’intérêt que si elle permet d’ouvrir une porte lorsque les autres l’ont fermée, de maintenir un canal lorsque les relations sont rompues et d’offrir une table lorsque chacun ne propose plus que des armes.
Le non-alignement mérite mieux. Il ne consiste pas à renoncer à sa liberté de jugement, mais à la conquérir.
Je veux une Suisse assez souveraine pour dire non aux géants, assez indépendante pour parler à tous, et assez libre pour agir lorsqu’elle l’estime juste. Une Suisse hors des blocs, mais pas hors de l’Histoire. Une Suisse neutre, mais jamais neutralisée. Par fidélité au non-alignement et par défiance envers la Bahnhofstrasse, je voterai non le 27 septembre.