L’illuminant illuminé

Y a-t-il sur cette basse terre quelque chose de plus romantique qu’une partie d’auto-tamponneuse avec une kalach ? Quoiqu’on en pense, tout Amir est là; c’est l’unique question par laquelle je puisse entamer ce portrait. Je voudrais vous parler d’une amitié comme il me semble qu’on n’en fait pas beaucoup. D’ailleurs, ce n’est pas un hasard si l’un et l’autre – Amir et moi, qui vous parle au micro – on a toujours préféré le terme « camarade ». Entre nous, pas de sentimentalisme. Ce qui nous lie, depuis plus de dix ans, c’est avant tout une solidarité constante ; dans nos projets, dans nos épreuves, dans nos tourments. Mais surtout, il y a un élément central, au cœur de nos échanges et de nos rencontres, une valeur si rare à notre époque… et pour cette raison, j’aurais aussi pu intituler ce texte : éloge de l’enthousiasme.

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J’ai connu Amir pendant mes études. À la bibliothèque ? Dans des soirées mondaines ? Mieux, à des conférences de Non-alignés ! On y parlait de personnalités sulfureuses, qui s’expriment toujours un peu en marge, mais qui ont aussi leur public. À 22 ans, tout discours marginal nous attire. On s’est rencontrés là, entre politique et littérature. Je vous parle d’une époque où l’on peut – sans le moindre effort – s’asseoir devant une vidéo de quatre heures sur le sens de l’abstention dans les démocraties occidentales. Amir, c’est le camarade de débat jovial, intellectuel, original, quasiment ésotérique, mais surtout, jamais lassé, jamais vexé dans les débats; en deux mots : l’incarnation de la camaraderie.

Amir, c’est un type un peu à part. Pas seulement pour ses idées métaphysiques ou politiques, mais parce qu’il semble être né dans la mauvaise époque. Pour vous donner un exemple, Amir, c’est le seul homme, en-dehors de mon père, à m’avoir un jour écrit une lettre. Déjà, ça vous pose le personnage. Mais attendez, ce n’est pas tout. Cette lettre a eu une trajectoire mystique, insolite, que dis-je insolite ? Médiévale ! Amir se trouvait dans le sultanat d’Oman (sic) sous le cagnard, il marchait le long d’une route où ne passaient que des véhicules quadruplement tractés et fortement climatisés; voilà que notre homme pérégrinait naïvement, pendant des heures, en direction d’un office de poste. Lorsque son périple fut enfin récompensé, Amir n’était pas au bout de nos joies : auprès du postier, il s’enquit (oui, j’aime beaucoup ce verbe au passé simple), il s’enquit donc de la possibilité d’acheter des timbres (nouveau sic), ce qui fit beaucoup rire cet Arabe de la Péninsule, et pour deux raisons : premièrement, personne n’achetait plus jamais de timbres, dans cette partie du globe; et deuxièmement, l’arabe rudimentaire et désuet dans lequel le camarade persan s’exprimait lui donnait un air de voyageur illuminé. Lorsque je reçus la lettre, calligraphiée et ornementée comme un livre sacré, Amir me raconta ces péripéties qui ajoutèrent à la préciosité du geste et de l’objet.

Un jour, alors que nos échanges sur What’sApp étaient encore plus frénétiques qu’à l’accoutumée, Amir s’excusa de ne plus pouvoir alimenter la conversation, par ce message révélateur :

Gros, chui sous l’eau. Je t’écris la semaine pro’ (si chui encore en vie),,, PAJ [le patron qui l’exploitait alors] m’a tuer [référence orthographique à l’affaire Omar Raddad, défendu par un certain Jacques Vergès, pour ceux qui suivent]. Dans l’hypothèse négative, je te fais exécuteur testamentaire. Tu auras la mission de déclamer mon oraison funèbre. Et [de] faire inscrire sur mon cénotaphe l’épitaphe :

« Né au XXe siècle, mort au XXIe, vécu au XIXe »
Adieu !

Amir est quelqu’un que je vois peu. Pourtant, nos échanges sont quotidiens depuis des années. On parle de l’actualité, de nos coups de cœur pour des artistes, des femmes, des personnalités inspirantes; de nos coups de sang aussi, de nos espoirs, de nos désillusions. Ces cinq dernières années, nos conversations regorgent tellement de pépites littéraires, philosophiques, esthétiques, qu’on se dit parfois : « un jour, on éditera le fil de nos conversations ». D’ailleurs, on peut ne pas se voir pendant six mois, nourrir le lien qui nous unit par des dizaines d’élans d’enthousiasme, et puis décider de partir pour une aventure, quasiment sur un coup de tête.

En 2014, alors que nous avons l’un et l’autre quitté les bancs trop lisses de l’alma mater, Amir me téléphone: Mec, faut que je te parle d’une mission. À l’époque, je suis coursier à vélo, je sers de messager entre les cabinets de notaire, les joaillers, les avocats… Je descends de ma monture: Ouais, je t’écoute. Au cours de cet appel un peu lunaire, j’apprends qu’Amir vient d’être nommé chef d’une mission en Centrafrique, dans l’ONG pour laquelle il travaille : si ça te dit, je t’embauche comme rédacteur, dans trois mois on se rend sur place pour documenter le conflit et la crise humanitaire. Faudrait qu’on se voie. T’es à jour, niveau vaccins ?

Tu parles que ça m’a dit. On a signé les contrats, et on est partis pour Bangui, en République centrafricaine, où on a vécu l’aventure la plus mémorable, la plus loufoque, la plus extraordinaire qui soit. Ce voyage a resserré nos liens, c’est peu dire. Depuis, l’estime et la confiance qu’on se porte sont un acquis : on sait que, d’une manière ou d’une autre, l’amitié triomphera toujours.

Il y a mille anecdotes. Je n’en garderai qu’une.

On passait un week-end à Lyon, Amir et moi, tels des dandys, à réciter des vers appris au théâtre. Attablés à une terrasse, on se donnait en spectacle. Les conversations autour se sont tues. Alors que je terminais ma tirade, Amir a pris une respiration, il a capté les regards, et il s’est mis à réciter :

J’ai marché des heures au bord de l’Arve, jusqu’à la tombée de la nuit, espérant qu’elle m’ensevelisse, elle aussi. J’eus l’impression de m’y vider de mon sang. À plusieurs reprises, j’ai pensé qu’un saut de l’ange depuis le pont des cauchemars était ma seule option pour mettre un terme à la douleur. Pour moi, ce n’était pas juste une séparation. C’était la séparation, celle de trop. [… ] Les premiers jours, les crampes étaient si fortes que j’eus la sensation d’avorter. Je perdais brutalement ce rêve de vie à deux, puis à quatre ou cinq. Il me faudrait un terme qualifiant une mort pré-conception. Je me contenterai de cafard, bad trip, idées noires… Sombres songes d’une nuit d’été. Chaque soir, pendant de longues semaines, j’ai assis la Tristesse sur mes genoux et j’ai vécu une saison en enfer, là où toutes les nuits sont glaciales, sordides, blanches comme la mort. Ne pas dormir est la pire des tortures; perdre un être aimé la plus grande des souffrances. J’ai joué et j’ai perdu; l’amour n’aime pas les matchs nuls.

Les gens le regardaient, intrigués. Il termina comme sur une scène.
C’était mon texte. Cet enfoiré l’avait appris par cœur. Par pure générosité.
Et il se marrait de me voir ému.

— Pourquoi t’es pas une femme ? Je t’aurais mariée.

On était comme deux gosses.

Amir et moi, on n’a même pas les mêmes goûts.
Lui : Van Gogh, les documentaires géopolitiques, et l’esperanto — pour éviter l’anglais…
Une montre à une seule aiguille. Jamais son téléphone sur lui. Advienne que pourra.

Moi, c’est autre chose.

Mais on partage l’essentiel : les marginaux, les prostituées, les marins, les gitans, les fous.
Parce qu’on sait qu’on leur doit beaucoup.

Amir, c’est aussi le mec exaspérant.

— Tu veux manger quoi ce soir ?
— Tout me va.

Tout lui va.
Démerdez-vous, il s’en fout.

Et puis il y a le reste : le poste de police, les histoires improbables, le détroit d’Ormuz, les quarante jours à l’ombre, Clara Morgane, les Marquises… on y passerait la nuit, puis une autre, et encore une autre.

Amir, c’est celui à qui j’envoie tout.

Mes brouillons, mes lectures, mes projets, mes amours, mes cartes mentales.
Il lit tout. Il écoute tout. Il retient tout.

Et il me renvoie des pépites.

Pour que je n’abandonne pas.
Pour qu’il y ait, quoi qu’il arrive, quelqu’un pour s’enthousiasmer.
Pour partager mes rêves de cavalerie dans les steppes mongoles, kazakhes ou d’Afghanistan.

“Désirer l’amitié est une grande faute. L’amitié doit être une joie gratuite, comme celles que donne l’art, ou la vie.” Simone Weil

— Youri Mikhaïl Hanne