Jedi Mind Tricks : cosmologie hardcore

Comme souvent dans la musique, tout part d’un frisson d’abord inexplicable. Quelques notes de musique suspendues, une mélodie calme et légèrement mélancolique. L’atmosphère semble apaisée, propice à l’introspection, à un témoignage de sagesse. C’est souvent ainsi que Stoupe the Enemy of Mankind procède. Le producteur mythique du groupe de Philadelphie crée une ambiance empreinte de douceur et d’une apparente fragilité. On semble sur le point d’entendre un morceau presque élégiaque : la lenteur solennelle accentue la tristesse diffuse. En quelques mesures à peine, le décor auditif est presque déjà cinématographique. Et puis les voix font leur entrée. Dès les premières rimes, le contraste est palpable : c’est un déferlement d’agressions sur la prod… La nuit semblait paisible. La voici sombre comme un ciel sans lune, comme une vie sans espoir. Et le frisson naît de ce tiraillement, de cet alliage inépuisable de douceur et de violence, — celui qui embruma mon adolescence : Jedi Mind Tricks.

Écouter Bordelgrad — JMT : cosmologie hardcore

Lorsqu’un membre de Jedi Mind Tricks rappe un texte, il se pose en prophète. C’est un oracle de malheur incarné par Planetary — du duo Outerspace, membre du collectif Army of the Pharaohs [AOTP] — qui entame le morceau I Against I. Dans ce premier couplet à la fois nihiliste et doctrinaire, on rencontre la plupart des thèmes qui ont fait de Jedi Mind Tricks l’un des groupes les plus mythiques et les plus singuliers du rap underground américain. Violence hyperbolique, guerre intérieure, posture mystique et même religieuse, et bien sûr, l’inquiétude omniprésente qui en découle.

Get torn, heavily armed with seventy bombs
That’ll blast divine like the heavenly psalm

[Laisse-toi emporter, lourdement armé de soixante-dix bombes
Qui exploseront avec une puissance divine, comme un céleste psaume]

En deux lignes aux accents aussi guerriers que cosmiques, c’est un djihad lyrique qui s’installe sur l’instrumental. Jedi Mind, c’est exactement ça : une esthétique de la terreur verbale sur des notes innocentes ou sur une boucle de violon quasiment liturgique. Je dois avoir seize ans à peine lorsque j’entends ce morceau pour la première fois, qui comporte aussi des couplets des deux voix incontournables de JMT : Jus Allah, un personnage étrange et insaisissable — et Vinnie Paz, membre mythique et fondateur du groupe aux côtés de Stoupe, le producteur. Sur moi, la fascination opère instantanément. Pour plonger l’auditeur dans une atmosphère sombre, Jedi Mind mise également sur des introductions d’albums particulièrement pessimistes. À l’ouverture de Violent by Design, sorti en 2000, c’est un extrait de la Planète des singes de Franklin J Schaffner (1968) qui nous cueille à froid, en évoquant la bestialité et la cruauté humaine, dans un prêche apocalyptique :

Beware of the beast man. For he is the devil’s pawn. [Méfie-toi de l’homme-bête. Car il est le pion du diable.]

En ouverture de l’album Servants in Heaven, Kings in Hell (2006), c’est peu ou prou la même rengaine. Une fois de plus, Jedi Mind recourt à une rhétorique eschatologique, une narration dramatique et mythologique, où l’on sent dès le départ qu’on n’entre pas seulement dans un album, mais dans une chapelle incandescente. On est sans cesse dans l’escalade guerrière, dans un combat épique, une menace omniprésente. Sur When All Light Dies, Vinnie Paz lâche des métaphores inoubliables, comme s’il écrivait depuis le front d’une bataille qui fait rage autour de lui : No more pure air, only bloody money ashes [Plus d’air pur, rien que des cendres d’argent sanglantes]. Une boucle mélancolique, presque fragile, – employée par Stoupe the Enemy of Mankind – installe une atmosphère méditative, presque apaisante. Et comme souvent chez Jedi Mind Tricks, cette douceur n’est qu’un leurre. Très vite, les voix viennent fissurer cette apparente tranquillité. Alors qu’il se prend tantôt pour un Taliban, tantôt pour Mussolini dans ses textes, Vinnie Paz fait aussi allégeance à Malachi York, un gourou américain prônant la suprématie noire et mélangeant islam, extraterrestres et cryptozoologie (What’s really good?, 2003). On sent que tout ce qui ajoute du soufre à sa tambouille est bon à prendre, et qu’il transformera le tout en lyrics hardcore, pour créer des morceaux percutants. C’est le cas sur ce bijou de sample de Stoupe, qui a piqué une boucle complètement dingue à Jean-Paul Cara et Caravelli, compositeur et chef d’orchestre français, dans L’oiseau et l’enfant (1977). D’ailleurs, l’album s’intitule ironiquement Visions of Gandhi, on est en pleine ambigüité : entre l’apologie de la guerre — So fuck peace, cousin bring me to war — et la résistance face à l’oppression…

Le paroxysme de la violence destructrice, c’est probablement dans le morceau Verses of the Bleeding qu’on le trouve. Le morceau commence par une référence univoque d’allégeance à l’Islam: Allahu Akbar — immédiatement suivie d’un : everybody just be calm. Cette phrase reflète la conversion de Vinnie Paz à l’islam et son intérêt pour la spiritualité guerrière, alors qu’il joue souvent sur une imagerie quasi messianique, en alternant la posture du combattant, et celle du martyr. Pourtant, dans un autre morceau, on l’entend aussi dire : I don’t believe in an afterlife / so once you die, you gone, ainsi que I’m Jesus in reverse, the son of Satan with a firearm (Bloody Tears, AOTP), en prenant une distance cynique, voire blasphématoire, avec la religion. Quoiqu’il en soit, Vinnie P demeure frontal ; tout au long du morceau, il adopte les codes du rap hardcore : intimidation, méfiance envers le monde extérieur, colère contre les ennemis, sentiment de lutte permanente… Pour faire écho au morceau Blood In Blood Out, lui aussi culte, c’est l’apologie de la logique clanique, tribale, face à l’hostilité du monde : We coming for blood… If you ain’t loyal, you killed — la rhétorique du nous contre eux. Une radicalité qui rappelle l’atmosphère sombre du Wu-Tang Clan, de Mobb Deep, ou encore du plus confidentiel Immortal Technique, autre franc-tireur du rap à tendance délirante. Au passage, le sample de Stoupe sur Blood In Blood Out est hilarant; le compositeur l’a puisé dans un morceau de l’actrice et chanteuse soviétique Edita Piekha (née à Noyelles-sous-Lens, dans le Pas de Calais).

Le délire de Jedi Mind Tricks, ce n’est pas uniquement l’apologie de la violence, de la confrontation brutale quasiment sacrée, voire sacrificielle. Dans certains morceaux, les textes de Vinnie Paz fleurent bon la théorie du complot. Dans Told U, le rappeur originaire d’Agrigente (Sicile, de son vrai nom : Vincenzo Luvineri) nous sert un florilège digne d’un forum de discussion adolescent sur la Toile :

I told you that the CIA trained Bin Laden
I told you how they would clone a human being
I told you that the UFOs was real

Dans ces lignes, on décèle facilement les thèmes récurrents du discours conspirationniste, qui, avec le recul, ont fini par me décevoir. Si je salue toujours la pugnacité anti-système de ces textes, je dois aussi admettre qu’avec le recul, ils manquent de maturité politique. En se posant en lanceur d’alerte avant-gardiste, Vinnie Paz perd un peu de la force de son message originel, que l’on pourrait résumer ainsi : les puissants font de la chair à canon des plus démunis; autant s’armer pour défendre les siens. Cette paranoïa verbale se retrouve aussi chez son comparse Jus Allah, mais elle n’est pas de la même nature. Chez Jus, la paranoïa n’est pas politique, elle est mystique, abstraite, quasiment cosmique, comme sur Heavenly Divine (2000).

Devise a spell, make demons rise out of Hell
Grab you by your lapels and rob you of your outer shell
You feel the ill dire, messiah in hellfire
I launch writers, put your jaw in a gauze wire

Jus Allah y semble complètement possédé, visionnaire et imprévisible. Alors qu’il se drape en prophète maléfique, son couplet semble en apesanteur. Mais Jus Allah, c’est aussi une technique époustouflante de rimes riches multisyllabiques et de rimes internes, comme dans le premier couplet de l’album Violent by Design, sur le morceau vindicatif Retaliation (2000), qui fait office de démonstration :

The metal inside the barrel passes through the frames in your glasses
Quick passage, leave your dome piece backless
Envision blackness, leave you hat-less, fucking cap-less
Marchin’ niggas to the spot where the Earth’s crack is
Hard to grasp like science and math is
To cavemen who don’t practice and live backwards
We oxen when « Streets Is Watching »
Release shotguns, niggas got Dietz and Watson

Toujours est-il que, même si les membres de Jedi Mind Tricks ont parfois changé autour de Vinnie Paz, c’est sans doute aux côtés de Jus Allah que ce dernier fut le meilleur, dans un duo largement complémentaire. Tous deux mettent la radicalité au centre de leur écriture, un rap sans concession, tant sur le fond que sur la forme. Cette radicalité ne s’arrête d’ailleurs pas à la rhétorique conspiratrice. Elle se prolonge dans une esthétique criminelle, parfois outrancière, toujours brutale, à l’image de cette phase de Vinnie P sur Heavenly Divine, dans laquelle il dit avoir été choisi par Allah pour étrangler le Pape avec son propre chapelet :

My brain is evil stick you with needles that’s hypodermic
You heard the verdict
I’m with Allah ’cause he chose me
Broke into the Vatican, strangled the Pope with his rosary
What, what, what

Dans un autre style, la punchline :

Kanye West, gay rapper, that’s when lines are drawn
(Bloody Tears, 2007)

Une phrase qui dit tout de la posture de Jedi Mind Tricks, et plus largement du collectif Army of the Pharaohs, émanation du premier : refus du mainstream, fierté underground, radicalité verbale. Un genre d’attaque somme toute assez banal dans le rap, fait d’hyperboles constantes et d’intimidation lyrique. Sur un titre comme Bloody Tears [larmes ensanglantées], il n’y a pas de place pour la nuance ; tout est excès, à chaque vers, à chaque battement de cœur.

Du cœur, il en fallait un gros comme ça, pour écrire le touchant Before the Great Collapse (2004), sans doute le morceau le plus intime de Jedi Mind Tricks, où Vinnie Paz se montre sous un jour humain et inhabituellement vulnérable. Derrière la violence omniprésente affleure parfois une fragilité inattendue. En témoigne ce couplet :

Mummy, I don’t wanna live no more
I don’t think I got nothin’ else to give no more
It’s like I lost my passion for life
It’s like all of my actions are trife
I don’t feel like I used to about the world
I don’t feel like I used to about my girl
I just wanna die mummy ’cause it’s too hard
I just wanna lie calmly and to view God

La cosmologie de Jedi Mind Tricks n’est pas seulement violente ; elle est aussi tragique. Au final, même si le groupe tombe inévitablement dans quelques clichés du rap, fût-il hardcore, on ne doute pas de sa sincérité. Après un quart de siècle dans le paysage musical, sur label indépendant, Jedi Mind représente à merveille l’itinéraire scabreux que peut constituer le passage à l’âge adulte. C’est un condensé d’émotions fortes, nourri par une soif intarissable d’affranchissement et une haine viscérale du compromis. À l’heure où j’écris cet hommage empreint de tendresse nostalgique, il me faut conclure par une évidence. S’il fallait retenir un morceau, un seul, qui recèle toute la dimension emblématique de Jedi Mind Tricks, ce serait sans doute Heavenly Divine. C’est encore une potion mystérieuse préparée par le druide Stoupe the Enemy of Mankind qui confère au morceau sa sacralité intemporelle. Une mélodie enivrante semblant venue d’ailleurs, suspendue dans l’air, comme une prière avant la tempête. C’est un morceau fait de tous les ingrédients bruts de Jedi Mind : mystique, violence crue, gravité transcendantale. Vingt ans après ma première écoute, le frisson demeure intact. La boucle de violon se répète à l’infini, comme la souffrance humaine sur la Terre, comme le besoin de trouver la catharsis dans la musique, avant l’effondrement.

— Youri Mikhaïl Hanne

Playlist — JMT : cosmologie hardcore